Lorsque j’ai commencé à tourner, chaque pièce terminée représentait une petite victoire. Après avoir réussi à centrer la terre, monter les parois et obtenir une forme qui tenait debout, il était difficile d’imaginer qu’un vase puisse ne pas mériter sa place sur une étagère.
Avec le temps, quelque chose a changé.
Ce changement ne s’est pas produit d’un seul coup. Il s’est installé progressivement, presque discrètement. Aujourd’hui, il m’arrive de regarder un vase qui me semblait réussi au moment du tournage et de constater, quelques jours plus tard, que quelque chose ne fonctionne pas tout à fait.
Parfois, la forme manque de présence. Le pied paraît banal. Les proportions ne créent pas la tension visuelle que je recherchais. D’autres fois, c’est une intervention plus tardive qui pose problème. Une gravure qui semblait prometteuse finit par alourdir la pièce au lieu de la mettre en valeur. Un détail attire l’attention au mauvais endroit. Une intention qui paraissait bonne sur le moment ne résiste pas au recul.
Il y a aussi les accidents plus directs. Un fond percé par inadvertance lors du tournassage. Une paroi fragilisée. Une pièce qui révèle une faiblesse que je n’avais pas remarquée auparavant.
Autrefois, j’aurais probablement conservé la plupart de ces vases. Aujourd’hui, plusieurs prennent plutôt le chemin du recyclage.
Ce n’est pas parce que les pièces sont devenues pires. C’est souvent l’inverse.
Le regard change plus vite que les mains.
À mesure que l’on progresse, on commence à voir des choses qui passaient autrefois inaperçues. Les défauts ne sont pas nécessairement plus nombreux. Ils deviennent simplement plus visibles.
J’ai longtemps cru que progresser signifiait réussir davantage de pièces. Je découvre maintenant qu’une partie du progrès consiste aussi à reconnaître plus rapidement celles qui ne correspondent plus à ce que l’on cherche.
Cela ne rend pas toujours les décisions faciles. Détruire une pièce représente du temps, de l’énergie et parfois un certain attachement. Mais chaque vase écarté laisse aussi de la place pour le suivant.
Au fond, apprendre à créer, c’est aussi apprendre à laisser partir.

